
Cher Monsieur Labonté,
Je vous remercie de l’attention que vous avez porté à ma lettre et ce fait m’encourage à aller encore un peu plus avant dans mon désir de vous convaincre de me confier votre fille le temps d’une année scolaire. Vous me disiez être heureux de ce que maintenant, et quasi pour la première fois, Marie-Hélène ait une bonne amie avec laquelle elle passe de longs moments à badiner, semble-t-il, au téléphone. Vous me dites croire que ce fait indique que le pire est passé et que vous avez choisi de laisser passer du temps « pour voir ».
Maintenant, je vous comprends de préférer entendre Marie-Hélène rire au téléphone que fréquenter des thérapeutes ; vous savez bien qu'elle n'est pas « malade ». Mais ce que vous ne savez peut-être pas, ce qui maintenant ne se voit pas encore, c'est toute la réserve encore cachée de comportements autodestructeurs qui est logée dans le coeur de Marie-Hélène. La vie, « sa » vie, l'a marquée qu'on le veuille ou pas. Ce potentiel destructeur, ou à tout le moins déstabilisant, ou créateur de vide intérieur, lentement et petit à petit s'actualise parce qu'il « est là » d’une certaine manière. En germe, dira-t-on. Malheureusement, nous ne le constatons qu'après coup et alors nous disons : « Si j'avais su ! ». À 18 ans, c'est beaucoup plus difficile d'aider une jeune : si elle est malheureuse, elle vous fuit ; si elle est désespérée, elle commet l'irréparable, quelque forme que cela puisse prendre.
Vous allez me dire que ça n'arrivera pas « nécessairement » comme ça. Nécessairement, non, car il n'y a rien de nécessaire (comme 2 et 2 font 4), dans la vie humaine ; mais pouvons-nous raisonnablement courir la chance que rien « comme ça » n’arrivera ? Personnellement, je ne le crois pas et c'est pourquoi, en tant qu'éducatrice auprès de jeunes qui se sont mal engagés dans la vie, je me dédie à offrir une planche de salut. Quand on est en train de se noyer, une simple planche signifie notre salut, non ?
Vous allez me demander aussi : Pourquoi un parent aimant ne peut-il réussir à sauver lui-même son enfant de la noyade psychologique ? Ma réponse : C'est que nous sommes, en tant que parents, dans le même bouillon que notre enfant * ! Il faut éloigner temporairement l'enfant de sa serre chaude afin qu'il se fasse des forces. Des forces à lui, ou à elle. Il faut opérer une « dé-fusion », c'est-à-dire laisser une distance, une autonomie, une identité personnelle et privée, prendre racine par soi-même. Et grandir en force. L'enfant et sa volonté grandissent de toute façon ; il faut, en tant que parent et éducateur, nous assurer que cet(te) enfant et sa volonté grandissent dans le sens du meilleur, et non pas n'importe comment, au jour le jour et au gré du hasard, vers l’absurde. Qui sait ce qu'il peut arriver ? Par ailleurs, ne reconnaissiez-vous pas que vous-même commencez à vous sentir épuisé et démuni devant la difficulté de la tâche ?
Peut-être n'avez-vous pas confiance aux « experts » quand il s'agit d'aider votre enfant à trouver du sens à son existence ? À croire qu’elle-même peut apporter quelque chose à sa propre vie, et faire une différence positive dans la vie des autres autour d’elle ? Mais l'expert, Monsieur Labonté, c'est vous : c'est vous qui pouvez juger des principes qui sous-tendent l'éducation d'un enfant. Et vous avez raison parce que cette enfant, c'est la vôtre. C'est donc à vous de vérifier si les principes fondamentaux que je vous soumets dans cette lettre sont solides ou pas. À vous de prendre conseil au besoin. La peur toutefois est mauvaise conseillère; évitez les gens peureux. Et les abstraits. Consultez des gens sensés, prudents, sages et raisonnables. Et surtout expérimentés et concrets. Parlez à des collègues qui ont des enfants de 20, 22, 25 ans qui « traînent » à la maison en n'ayant pas la force morale ni pour étudier ni pour travailler. Questionnez des mères dont le fils de 17 ans vient de faire une tentative de suicide. Savaient-ils tout ça au fond d'eux-mêmes, ces parents, quand l'enfant avait 13-15 ans et qu’il « n’était pas rendu là » ? Ont-ils aujourd’hui des solutions pour sortir leur jeune adulte de sa léthargie destructrice ? Ne sont-ils pas dévorés d’inquiétude, les pauvres ? Étonnamment vous trouverez beaucoup de parents qui vivent ces misères aujourd'hui. Beaucoup ! Mais personne n'en parle ouvertement. Faut-il y voir de la honte ? Honte de manquer de moyens ? honte de n'avoir pas vu à temps ? de n'avoir pas su agir à temps ? Toutefois, il faut le redire, personne n'est réellement coupable : qui peut être coupable d'avoir aimé son enfant en le protégeant contre le difficile de la vie ? Et pourtant...
Je vous laisse sur cette note que vous ne jugerez pas pessimiste, je l’espère, Monsieur Labonté ; elle est simplement écrite avec tout le respect qui m’anime quand je parle avec vous de votre réalité familiale.
Bien à vous,
Monique Lortie, M.A. phi.
* La réponse de Bruno Bettelheim, le célèbre directeur psychiatre et psychanalyste de l’École orthogénique de Chicago (1947) est celle du titre qu’il a donné à un de ses livres sur les soins à donner aux enfants émotivement perturbés : « Love is not enough » traduit en français sous le titre « L’amour ne suffit pas ».